TL;DR
J’ai trouvé 3 rouleaux de Kodak Rapid Process Copy dans une brocante en France. C’est une pellicule avec une teinte bleutée faite pour la radiographie de base avec un de ISO 0,06 et périmée depuis les années 80. Pour mon premier essai, j'ai exposé entre ISO 0,06 et 0,02 (poses de 30 s à 1 min), et il est ressorti presque complètement vide. En fait, la pellicule donne des positifs en chimie N&B classique, donc une image vide veut dire surexposée, pas sous-exposée. Au deuxième essai, j’ai fait un bracketing bien plus haut (ISO 1 à 6) et j’ai obtenu une image presque parfaite à f/5.6 pendant 5 s. En plein jour, cette pellicule se comporte donc plutôt comme une ISO 4–5. Le développement (ID-11 stock, 7 min à 20 °C) est resté le même les deux fois et a l’air correct.
La trouvaille
Je fais pas mal de brocantes en France, et on peut y trouver plein de choses différentes. Assez bizarrement, je suis tombé sur une vieille pellicule que je n’avais jamais vue nulle part : 3 rouleaux de Kodak Rapid Process Copy (plus une autre dont je parlerai sûrement dans un autre post).
Cette pellicule, c’est quelque chose, c’est le moins qu’on puisse dire. Elle servait surtout en radiographie, donc ce n’est pas du tout une pellicule noir et blanc classique, et elle a une forte teinte bleue. J’ai trouvé 2 ou 3 forums qui en parlaient, avec des gens qui avaient essayé de la développer dans une chimie noir et blanc classique et qui avaient réussi.
Et malheureusement, ce n’est pas le pire : la pellicule est notée ISO 0,06, la sensibilité la plus basse que j’ai jamais vue. Quand j’ai ouvert le rouleau, la notice était même encore dans la boîte, ce qui est plutôt rare.
Et comme si ça ne suffisait pas, elle est périmée depuis les années 80. C’est aussi un problème, parce qu’il faut compenser l’exposition encore plus, pour la ramener à quelque chose comme ISO 0,02 ou 0,04. En tout cas c’est ce qui se disait sur les forums, mais je vais faire du bracketing pendant mes tests pour vraiment trouver la bonne exposition. Par exemple, pour avoir une bonne photo par une journée ensoleillée, il faudrait environ 30 secondes de pose a l'ISO 0.06, ce qui est énorme.
Préparer le shooting
Alors comment je compte la shooter ? D’abord, j’ai coupé le rouleau de 36 poses en 4 plus petits. Comme ça, je peux tester l’exposition et le temps de développement sans avoir à shooter un rouleau entier à chaque fois.
Pour l’exposition, je vais faire simple, franchement : je vais mesurer pour ISO 0,06 sans prendre en compte la date de péremption. Mais pour savoir quelle exposition il me faudra pour les prochains rouleaux, je vais faire du bracketing : une photo à ISO 0,06, une à 0,04 et une à 0,02. Donc je prends un peu en compte la péremption, mais d’une façon plus adaptée pour tester.
Évidemment, je vais choisir une journée bien ensoleillée pour donner à la pellicule le plus de lumière possible et ne pas avoir à poser pendant des minutes.
Le premier essai
Le shooting
Spoiler : le premier essai n’était pas bon du tout. Mais au moins, il m’a donné des indications sur ce qu’il fallait changer pour avoir de meilleurs résultats. J’ai fait deux photos différentes, et j’ai fait un bracketing sur les deux.
J’ai shooté par une journée bien ensoleillée comme prévu, avec un appareil que je sais en parfait état et qui n’a absolument aucun problème. Une fois ça écarté, j’ai pris un 28 mm pour faire entrer plus de lumière, mais j’ai quand même fermé à f/5.6 pour garder une image assez nette, même si la pellicule est mauvaise. J’ai pris mon trépied et mon déclencheur souple pour ne pas avoir d’image floue avec des poses aussi longues.
Une fois tout installé, j’ai mesuré la lumière. J’ai fait simple avec l’appli Light Meter réglée sur ISO 0,06 et j’ai obtenu une pose de 30 s, ce qui est un peu ce que j’attendais, donc j’ai shooté ça.
Ensuite, j’ai fait un bracketing pour ISO 0,04 et ISO 0,02, puisque la pellicule est périmée depuis 1985. La règle générale, c’est un stop par décennie, donc je ne la suivais même pas entièrement, mais ça me laissait quand même une marge d’erreur :
- ISO 0,06 → 30 s
- ISO 0,04 → 45 s
- ISO 0,02 → 1 min
Ça peut paraître excessif, mais avec des ISO pareils, ce n’est vraiment pas fou. Il me restait une septième vue, donc j’en ai fait une autre à une minute, vu que cet endroit était plus à l’ombre que les autres.
Une fois le shooting fini, place à une autre étape vraiment importante.
Le développement
Pour le noir et blanc, j’utilise d’habitude de l’Ilford ID-11 avec l’Ilford Rapid Fixer et l’Ilfostop (ouais, je suis à fond Ilford, mais je n’ai pas le temps d’essayer et de découvrir d’autres trucs pour l’instant). Pour le rinçage final, j’ai aussi utilisé du Kodak Photo-Flo cette fois.
Je n’avais vraiment aucune indication pour cette pellicule avec ce révélateur. Sur les forums, les gens utilisaient du XTOL dilué 1+1 pendant environ 5 minutes. Comme ce n’est pas la même chose que l’ID-11, j’ai cherché comment les deux se comparent, mais je n’ai rien trouvé. Donc j’ai demandé à une IA (Claude Opus 5.5) de faire une recherche approfondie pour savoir comment obtenir un résultat similaire avec l’ID-11, et elle m’a dit que le XTOL 1+1 est à peu près équivalent à l’ID-11 stock.
Je me suis donc basé là-dessus et j’ai ajouté un peu plus que 5 minutes, puisque ce n’est pas exactement pareil : 7 minutes au total à 20 °C. Pour l’agitation, j’ai suivi la recommandation d’Ilford :
- Agitation continue pendant la première minute
- Puis chaque minute, agiter pendant 10s avec 4 retournements
Après ça, j’ai continué avec le bain d’arrêt, le fixage et le rinçage habituels. Rien de spécial, comme pour toutes les pellicules noir et blanc que je développe.
The results
Puis est venu le moment de sortir le négatif, et ça a été dur. Je dirais que rien n’est sorti, mais ce n’est pas vrai à 100 %. La pellicule paraissait transparente à 95 %, ce qui veut normalement dire que rien n’a été exposé, mais la dernière image était quand même un peu visible. Et à ma grande surprise, en regardant la pellicule de plus près, je pouvais voir toutes les images. Elles sont très TRÈS TRÈS fines et à peine visibles, mais il y a quand même quelque chose au moins.
Normalement, cette pellicule est un film noir et blanc "positif", ce qui veut dire que si on la développe en suivant les recommandations du fabricant, on obtient des diapositives positives. Comme j’ai utilisé un process noir et blanc classique, j’aurais dû obtenir un négatif normal, mais d’autres personnes ont parfois eu des positifs aussi, donc je n’étais pas vraiment sûr non plus. D’après la dernière image, et le fait que les perforations sont complètement noires, je pense que j’ai obtenu des positifs. Voici à quoi ressemble la dernière image.
C’est plutôt une bonne nouvelle, parce que ça veut dire qu’une image surexposée ne sera pas complètement noire comme sur une pellicule N&B classique, mais complètement transparente. Et le fait que la dernière photo, celle qui était le plus à l’ombre, soit la plus visible veut dire que je surexposais vraiment. Je sais que ça paraît bizarre avec une pellicule ISO 0,06, mais c’est comme ça.
Aussi, d’après cette dernière image, je dirais que le développement est correct, vu que la densité a l’air plutôt bonne. Mais je ne devrais pas me reposer sur mes lauriers non plus : je ne suis pas du tout un expert pour juger la qualité d’un développement, et je devrais clairement en apprendre plus.
Une fois toute cette analyse faite, il est temps de ressortir une deuxième fois !
Préparer le deuxième essai
Avec toutes ces infos, le deuxième essai est assez facile à préparer. D’abord, je ne veux rien changer au développement, pour avoir le moins de variables possible qui changent entre l’essai 1 et le 2. Dans le même état d’esprit, je vais utiliser le même appareil, le même objectif et la même ouverture.
Une fois le développement et l’appareil réglés, je vais descendre très en dessous du temps de pose prévu, en faisant un bracketing pour ISO 6, 5, 3 et 1. C’est l’inverse de toutes les règles de photo argentique que je connais, mais on est en phase d’essais pour l’instant. En plus, vu à quel point les images étaient fines, je dirais qu’elles étaient décalées d’au moins 4 à 5 stops.
Avec ce test, je saurai à coup sûr si le problème venait de l’exposition ou du développement. Si je ne vois pas plus d’image cette fois-ci, je saurai presque à coup sûr que c’est le développement.
Le deuxième essai
Cette partie va être plus rapide puisque rien n’a changé. J’ai pris mon trépied et mon bon vieux Konica par une journée bien ensoleillée, et je suis retourné au même endroit pour une comparaison plus précise.
J’ai essayé de shooter pour les ISO prévus, mais j’étais un peu pressé puisque j’y suis allé vers 18 h et qu’il me restait environ 25 minutes de soleil. Je suis allé trop vite et je n’ai pas réglé la bonne vitesse pour la dernière photo, donc elle s’est retrouvée identique à la précédente. Je n’ai pas non plus fait les ISO dans l’ordre, donc les vitesses sont un peu irrégulières. Mais vous allez voir que j’ai quand même eu de bon résultats.
Le développement était exactement le même, toujours pour mieux comparer.
The results
Et maintenant, le moment que tout le monde attendait : les résultats ! Voilà à quoi ressemblait la pellicule à la sortie du développement :
Certaines images sont maintenant sous-exposées, mais il y en a une qui sort vraiment du lot. Celle du milieu est, pour moi, presque parfaitement exposée, ou peut-être un tout petit peu sous-exposée.
Voilà le scan de cette image (ne faites pas attention à la qualité, j’étais aussi pressé au moment du scan, donc je l’ai scanné à l’arrache) :
Elle a été scannée avec un Fujifilm X-T5 et un objectif macro Laowa 65 mm. Ce n’est pas parfait du tout, mais ça donne une idée de ce à quoi ressemblera la pellicule une fois bien exposée, développée et scannée. Le scan sort directement de l’appareil : je ne l’ai pas inversé dans Capture One, puisque la pellicule est déjà un positif.
Cette image a été prise à f/5.6 pendant 5 s avec le même 28 mm que lors du premier essai. Ça veut dire qu’en plein jour, cette pellicule se comporte plutôt comme une ISO 5, ou 4 max.
Conclusion
Au final, cette Kodak Rapid Process Copy m’a bien fait tourner en rond, mais elle n’est pas si capricieuse une fois qu’on a compris comment elle fonctionne. Le plus gros piège, c’est de la traiter comme une pellicule N&B classique : comme elle sort en positif, une image vide veut dire trop de lumière, pas trop peu. Et contrairement à ce que laissent penser son ISO 0,06 et ses 40 ans de péremption, il faut plutôt la shooter autour d’ISO 4–5 en plein jour. Ce changement si important est du au fait que la pellicule est originellement utilisée en radiographie donc avec des lumières spécifiques. Côté développement, l’ID-11 stock pendant 7 minutes à 20 °C a l’air de bien faire le travail, même si je compte encore affiner tout ça.
Il me reste encore deux rouleaux et demi, donc la prochaine étape sera de faire un vrai shooting avec cette base, en prenant mon temps cette fois, et de soigner un peu plus le scan. Si vous tombez sur cette pellicule en brocante, n’hésitez pas : elle demande un peu de patience, mais le résultat en vaut la peine !